5 questions à Arthur Chevallier, commissaire de l’exposition Napoléon

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Le 5 mai 2021, le Président de la République Emmanuel Macron a commémoré le bicentenaire de la mort de Napoléon Ier. Personnage majeur de l’Histoire de France et parmi les préférés des Français, Napoléon est également une figure controversée pour sa politique menée de 1799 à 1815. Pour mieux comprendre la relation entre Napoléon et l’opinion, Le Mag’ a eu le grand plaisir d’interviewer Arthur Chevallier. Editeur et auteur d’ouvrages sur l’Empereur, Arthur Chevallier est commissaire de l’actuelle Exposition Napoléon, coproduite par la RMN Grand-Palais et La Villette (du 28 mai au 19 décembre 2021).

Question 1. La commémoration du bicentenaire de la mort de Napoléon Bonaparte a fait débat. Napoléon était-il déjà critiqué en son temps ? Comment l’opinion a-t-elle ensuite évolué en deux siècles ?
Oui, bien sûr, Napoléon Bonaparte a connu des détracteurs, même si sa popularité était a priori très forte. De 1830 à 1870, les Français célébraient Napoléon. Sa mémoire était même politiquement instrumentalisée. Elle représentait un outil à la disposition des libéraux et des républicains pour incarner la Révolution française. L’image des Bonaparte s’est ensuite détériorée avec la chute du Second Empire, mais cela a été de courte durée. En effet, la perte de l’Alsace-Lorraine a fait renaitre l’instinct patriotique des Français et leur intérêt pour les guerres napoléoniennes. Pour preuve, en 1921, à l’occasion du centenaire de la mort de Napoléon, le Maréchal Foch, très influent, a prononcé un grand discours à la gloire de l’Empereur. C’est à partir des années 70 que sa notoriété décline à nouveau. Les guerres de décolonisations ont diffusé les idées pacifistes et émancipatrices dans l’opinion. Il devient alors impensable que la France, pays occidental et moderne, continue de mettre à l’honneur des symboles guerriers. L’accent est ainsi mis uniquement sur l’œuvre civile de Napoléon, fondateur de l’Etat moderne. Une distinction artificielle, puisque l’un ne peut aller sans l’autre. Les reproches concernant la position de la femme dans le Code civil et le rétablissement de l’esclavage sont arrivés plus tard. L’évolution de l’opinion à son égard s’explique aussi par la recherche universitaire, qui a permis d’ajuster la vision romanesque et littéraire que l’on avait de lui (Musset, Hugo…).

Question 2. Sans la mise en scène qu’il a orchestrée dans les peintures, ses écrits et la presse, notre mémoire serait-elle la même ? Dans quelle mesure a-t-il réussi sa propagande ?
Sa propagande a été utile pour la durée de son règne. Il est difficile de dire si notre mémoire aurait été différente sans elle, mais son règne aurait-il été le même ? Sa communication politique très réfléchie constituait un instrument pour se maintenir au pouvoir. Sa propagande à outrance l’a toutefois desservi. En France et dans les provinces de l’empire, sa communication pouvait rencontrer une certaine exaspération, par exemple lors de la fête de la Saint Napoléon prévue tout une semaine. Malgré les avertissements des préfets, l’Empereur a ignoré le signal faible de son impopularité grandissante. Cela dit, le Mémorial de Saint-Hélène, écrit par Las Cases, a réellement participé à la construction de sa légende. Ce livre, qui met en scène son exil, a été publié deux ans après sa mort et a rencontré un beau succès lui permettant son retour en grâce.

Question 3. Sous Napoléon, le territoire français s’est étendu autant qu’il s’est réduit. Car s’il est devenu le plus grand empire d’Europe depuis les Romains, il est ensuite revenu à ses frontières initiales. Comment la mémoire du génie militaire de l’Empereur a-t-elle subsisté, malgré sa chute ? Comment sa légende a-t-elle pu survivre à ses défaites ?
Aussi légendaire que soit son ascension, je doute que sa chute soit ignorée. Rappelons que Napoléon n’est pas à l’origine de l’extension des frontières. Il hérite des guerres défensives de la Révolution qui éclatent à partir de 1793 contre les monarchies européennes, militarisées et impérialistes, attaquant la France. Il poursuit les combats contre l’Autriche afin de trouver une paix ; une paix avantageuse. Il se trouve qu’il a remporté un nombre considérable de batailles. Ensuite, s’il n’a pas réussi à maintenir son empire, il a atteint le premier objectif : défendre la France. Il serait alors injuste de lui reprocher ses défaites. De plus, la guerre a certes provoqué la perte de plus d’un million d’hommes, mais a aussi permis le développement du pays sur divers plans : économique, médical et sociétal. La guerre n’était pas un élément perturbateur, mais un élément central de la vie des Français.

Question 4. Comment est-il vu à l’étranger ?
Les points de vue sont divergents en Europe et n’ont pas changé depuis son époque. En Espagne, Napoléon est très peu apprécié, en raison des atrocités de la guerre contre les civils espagnols menée par la Grande Armée. En Italie, il est vu comme le libérateur face à l’empire autrichien. Une popularité à nuancer dans le Sud de l’Italie, où Caroline Bonaparte et Joachim Murat ont laissé un souvenir mitigé de leur règne sur le Royaume de Naples. Les Polonais l’aiment beaucoup car il les a libérés des Russes. Ces derniers le considèrent comme un homme fort et courageux, qu’ils adorent complimenter dans la mesure où ils l’ont battu. Enfin au Royaume-Uni, Napoléon est un objet de folklore. Les théâtres de Soho à Londres ont produit de nombreuses pièces à son sujet. Objet de moqueries peut-être, mais un objet populaire, et cela dès le XIXème siècle.

Question 5. Qui était la grande figure historique des Français à l’époque de Napoléon ?
Il n’y en avait pas. Napoléon n’a été comparé à personne. C’est aussi l’une des raisons de son succès. Une place était à prendre. Il a aussi réussi à obtenir ce que la France cherchait depuis la Renaissance, un titre d’empereur ! Le Saint Empire romain germanique était dirigé par l’« Empereur des Romains », un titre légal obtenu par le vote d’un comité de grands électeurs. Les deux grands candidats à cette élection étaient l’empereur d’Autriche et le Roi de France. François Ier a passé sa vie à tenter d’être élu. Ainsi, Napoléon Bonaparte incarne la Révolution et parle aussi à un inconscient collectif de désir de puissance.

Propos recueillis par Caroline Janiak en juin 2021
Billetterie de l’Exposition Napoléon : https://lavillette.com/programmation/napoleon_e1073

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