5 questions à Certe Mathurin, humoriste

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Le 27 août prochain, les membres du Cercle Hébé sont invités à un stand-up organisé par Pangée Production et le club We Are. A cette occasion, le Mag’ a rencontré Certe Mathurin, humoriste et producteur depuis près de 10 ans pour parler du milieu humoristique en plein essor en France. Certe Mathurin prépare son troisième spectacle qui sortira à la rentrée « Une histoire d’argent ».

Question 1. Comment est-ce qu’on décide de faire l’humour son métier ?

Pour ma part, c’était un hasard. Je n’y étais pas destiné en faisant mes études dans une école de commerce. Je suis monté pour la première fois sur scène dans mon restaurant à Paris. Mon sketch était totalement raté, un bide énorme. Les retours de mes proches étaient plutôt décourageants… mais j’avais envie de retenter et je me suis accroché. Très vite, le métier d’humoriste m’a semblé très stimulant. D’abord, faire rire des inconnus est devenu une sensation addictive. Une forte connexion se créé avec les spectateurs, on ressort du spectacle avec une émotion positive. J’ai l’impression de donner et de faire du bien aux autres, ce qui est très gratifiant. L’humour est aussi un moyen d’apprendre sur la société. Pour être drôle, il faut observer et comprendre, pour d’une part pointer les situations comiques et d’autre part savoir ce qui touche. L’humour de scène relève de la sociologie et de la psychologie. C’est aussi en grande partie de la technique à travailler. Les spectacles ne s’improvisent pas, contrairement à ce qu’ils laissent croire.

Question 2. Si l’humour se travaille, tout le monde peut-il être drôle ?

En effet, le talent ne suffit pas. Le comique se travaille et nécessite beaucoup de pratique, comme le dessin ou la peinture. Il est impossible de se reposer sur ses acquis, car à chaque scène, il faut réussir à convaincre. D’ailleurs, j’ai vu des humoristes connus et de haut niveau, toujours très stressés avant de monter sur scène. En fait, l’humour, c’est de l’orfèvrerie : du détail et de la précision. Il suffit qu’un mot, qu’un rythme, qu’une tonalité change pour que la phrase devienne drôle. La construction du spectacle est aussi importante pour tenir l’attention du public. Finalement, l’humour, c’est sérieux !

Question 3. Comment expliques-tu l’essor du stand-up en France ?

Il existait des stand-uppers qui n’en portaient pas l’étiquette, comme Pierre Desproges, Coluche, Stéphane Guillon ou Guy Bedos par exemple. Le stand-up à proprement parler a été importé par Jamel Debbouze avec le Jamel Comedy Club dans les années 2000. Depuis, les stand-up se sont multipliés, le nombre d’humoristes à forte notoriété aussi et la demande est de plus en plus forte. Aujourd’hui, on peut voir un humoriste comme un film au cinéma ou un concert. Le milieu humoristique se professionnalise et certains stand-uppers deviennent des stars nationales, comme Fary ou Blanche Gardin. La presse s’y est aussi intéressée, nous permettant de gagner en visibilité et en crédibilité dans le milieu culturel. Je crois que le développement du stand-up s’explique par la possibilité d’apprendre, de s’intéresser à des phénomènes de société de manière agréable et différente, et aussi par le contournement de la censure. La parole de l’humoriste sur scène est sans filtre et c’est libérateur pour le public d’entendre des critiques peu faites par ailleurs.

Question 4. Selon toi, l’humour aiderait à comprendre le monde. D’ailleurs, il s’est introduit dans l’information, avec le nombre croissant d’humoristes chroniqueurs à la radio ou la télévision, placés entre deux sujets sérieux, alors relativisés, ou avec le nouveau genre de l’infotainment qui consiste à informer en divertissant sur un ton de légèreté. Dans ces cas, l’humour ne viendrait-il pas occulter le sérieux ? Le rire remplace-t-il l’information ? Plutôt qu’une occasion d’apprendre, l’humour ne nous rendrait-il pas au contraire ignorants ?

Je constate un désengagement des citoyens pour l’information et l’appréhension du monde. Une première raison, je crois, est la complexification de notre environnement, qui le rend moins compréhensible et accessible. Cela s’explique aussi par un rejet du monde politique, un ras-le-bol général de la population face aux dirigeants qui n’améliorent pas leur condition de vie. La population n’y croit plus et ne vibre plus autant devant un politicien éloquent. Un homme politique ne donne plus d’émotion comme a pu le faire le Président de Gaulle. Une alternative est d’écouter un humoriste qui, lui, procure une émotion. Je ne pense pas que l’humour ait cherché à capter de l’attention au dépend de l’information. C’est la désillusion de la politique qui a tourné l’intérêt des citoyens vers d’autres sujets. Et aujourd’hui, nous sommes obligés de passer par l’humour pour intéresser. Une grande fondation pour l’écologie m’a demandé si je pouvais faire un spectacle afin d’attirer un public plus large, initialement peu sensible aux sujets environnementaux. Je suis conscient que solliciter des humoristes pour espérer intéresser est une régression. On s’intéresse moins, on cherche un divertissement rapide. On va au stand-up plutôt qu’à une exposition. C’est pour cela que, comme d’autres humoristes, je mets du contenu dans mes spectacles. Je souhaite donner envie aux spectateurs de creuser des sujets, de les sensibiliser et d’éveiller leur curiosité. La demande de l’humour est donc un symptôme, celui d’un détachement avec l’actualité. Mais l’humour peut aussi être un remède pour inviter le public à s’ouvrir.

Question 5. Comment le milieu humoristique a-t-il évolué depuis tes débuts ? Quelles sont les tendances ?

Son évolution de ces dernières années est principalement due aux réseaux sociaux. Ils permettent à l’humoriste de sortir de l’anonymat sans coût et de se créer un public, voire à faire le buzz. Cela a changé l’organisation du milieu. Les producteurs d’artistes ne sont plus indispensables, alors qu’ils étaient incontournables lorsque la télévision était le seul accès au public. Désormais les producteurs ne gèrent plus la carrière d’un artiste mais produisent des spectacles. Ils cherchent à les développer comme une marque qui dépasse la notoriété de l’humoriste. Par exemple, les billets du « Marrakech du rire » sont achetés avant la sortie de la programmation. Les réseaux sociaux ont aussi modifié les codes de l’humour. Le public attend un contact direct et une proximité avec l’artiste, c’est-à-dire la même impression que donne une vidéo regardée sur Facebook ou Instagram. L’articulation d’un spectacle se retrouve changée. On doit donner l’effet d’une improvisation et éviter les artifices du sketch. Le stand-up est apprécié pour son effet « naturel » et spontané, à l’inverse des mini-scènes. Cela donne le sentiment aux spectateurs que les artistes sont leurs copains. D’ailleurs, ils sont maintenant nombreux à venir échanger avec les stand-uppers après le show pour donner des conseils, comme s’ils les connaissaient bien… !

Propos recueillis par Caroline Janiak en août 2020

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