Covid-19 : quels enjeux pour les assureurs ?

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La crise liée au Covid-19 touche l’ensemble de la société sur le plan sanitaire, économique et politique. Elle questionne la pérennité des modèles existants et invite à réfléchir sur un « après » dont les contours sont à réinventer. Dans ce contexte inédit, le Mag’ du Cercle Hébé donne la parole aux Membres qui souhaitent éclairer les débats dans leurs domaines d’expertise. Echange avec Xavier LASSERRE, en charge des fusions-acquisitions pour un assureur européen.

Question 1. La crise du Covid-19 a été un choc pour l’ensemble des secteurs économiques. Quelles ont été ses conséquences immédiates pour les assureurs ?

La gestion des risques est le cœur de métier des assureurs : en acceptant de supporter certains risques auxquels leurs assurés risquent de faire face un jour (les « sinistres »), ils créent les conditions de la confiance indispensable au bon fonctionnement de la société. Par exemple, pour un particulier, avoir une assurance-habitation est indispensable pour louer un appartement. Une entreprise française exportant dans des pays émergents souhaitera aussi être couverte contre un potentiel défaut de ses clients : c’est le rôle de l’assurance-crédit. Les primes d’assurances, qui sont le prix payé pour être assuré, sont calculées sur la base de séries statistiques permettant d’estimer la probabilité et la gravité des risques futurs.

Estimer le risque d’une épidémie voire d’une pandémie comme le Covid-19 est complexe. Le PDG de SCOR D. Kessler en faisait part au Point le 16 avril dernier : « donner la probabilité d’un scénario est une chose, prévoir avec quelque précision la date de survenance et l’ampleur [de ce type de risque] en est une autre. Dans la cartographie des risques que les professionnels établissent chaque année, les maladies infectieuses figurent en bonne place, avec une fréquence certes faible mais une gravité très élevée ».

En France, les impacts du Covid-19 sur l’assurance-santé, à laquelle on pourrait spontanément penser, sont mineures : les frais de soins liés au Covid-19 concernent en effet une population restreinte et sont surtout couverts par la Sécurité sociale. Le Covid-19 a en revanche 3 conséquences immédiates majeures. Dès la fin février, la chute des marchés financiers a fragilisé les fonds propres des assureurs à hauteur de plusieurs centaines de Mds€ : au 17 avril, le CAC40 se situe 25% sous son niveau fin 2019. Ensuite, le confinement a réduit certains types de risques comme les accidents automobiles. Mais le troisième impact, le plus important, concerne les entreprises : face à la chute de leur activité, elles sont en risque de « perte d’exploitation » (enjeu financier total estimé à 60 Mds€). Cela a deux sous-conséquences. Premièrement, les sociétés en difficulté risquent de faire défaut sur les paiements de leurs primes, ce qui est un risque pour les assureurs. Deuxièmement, les contrats d’assurance « pertes d’exploitation » souscrits par certaines entreprises ne couvrent pas les risques sanitaires type Covid-19 (ils couvrent en revanche les catastrophes naturelles). Contractuellement parlant, les entreprises ne peuvent donc pas être indemnisées sur le Covid-19 par leurs assureurs. Les assureurs ont cependant pris des mesures exceptionnelles de solidarité envers les entreprises.

Question 2. Les assureurs, critiqués en début de crise pour avoir proposé des réponses qui auraient été insuffisantes, ont été explicitement appelés par le gouvernement à participer davantage aux efforts de la nation face à la conjoncture. Qu’ont-ils fait pour « prendre leur part » face aux conséquences du Covid-19 à l’échelle de la société ?

Au-delà du « bruit » médiatique sur des sujets parfois mal connus du public, les assureurs ont répondu « présents » face à la crise du Covid-19 et ont rapidement engagé des efforts significatifs. On peut en distinguer deux types.

D’abord des mesures d’urgences prises individuellement par certains assureurs. Ainsi, MAIF a annoncé redistribuer 100 M€ à ses assurés au titre de la baisse des accidents automobiles. Groupama, dont l’ADN est ancré dans les territoires, a fait don de tous ses masques au personnel médical et réalisé des dons pour les établissements hospitaliers suivant une approche régionale. Covéa (MAAF, MMA, GMF) va également couvrir ses engagements liés à des contrats spécifiques « perte d’exploitation / risque sanitaire », qui demeurent une exception en France. Ces mesures présentent cependant deux limites : elles masquent (sans mauvais jeu de mots) les différences entre assureurs, dont les plus actifs auprès des entreprises sont moins connus du grand public mais plus exposés au Covid-19. Par ailleurs, face aux incertitudes sur l’amplitude de la crise, les assureurs doivent être en mesure d’honorer l’ensemble de leurs engagements sur la durée au-delà du « temps court » de la pression médiatique.

Le second type de mesures concerne les engagements pris collectivement par l’ensemble des assureurs ont un impact plus massif et structurel. Lors d’une conférence de presse le 15 avril, la présidente de la FFA a annoncé un ensemble de mesures représentant un engagement collectif de 3,2 Mds€. Dans le détail, ce montant comprend une poche de 1,75 Md€ de mesures extra-contractuelles et de solidarité dont 400 M€ pour le fonds de solidarité aux TPE et indépendants, et de 1,5 Md€ d’investissements dans les PME et ETI françaises notamment en santé. Les assureurs sont aussi investisseurs institutionnels : le cash reçu des primes est investi avec le triple objectif de fournir un rendement, de limiter la volatilité et de privilégier des projets cohérents sur le plan RSE.

Question 3. Si l’on envisage l’avenir, le Covid-19 amène-t-il à des réflexions plus larges pour le domaine de l’assurance ? Que faut-il repenser ?

Comme beaucoup d’événements exceptionnels et de grande ampleur (catastrophes naturelles, épidémies), le Covid-19 a mis sous tension et exposé médiatiquement l’assurance. Or, ce secteur dont le Business model repose sur le temps long des statistiques est une activité « institutionnelle » avec des acteurs déjà présents au XIXe siècle. Parfois critiqué pour sa lenteur de transformation, il a trouvé des ressources pour adresser des réponses collectives. A moyen-long terme, 3 types de travaux peuvent mobiliser les parties prenantes.

Le Covid-19 a d’abord mis en lumière la nécessité d’intégrer la « catastrophe sanitaire » ou le « risque pandémie » dans le Business model des assureurs. Face à l’ampleur possible des impacts, l’indemnisation des risques doit être partagée et mutualisée. Ainsi, le P-DG d’AXA Th. Buberl plaide dans les colonnes du JDD en faveur d’un « régime d’assurance pandémie » partagé entre les assureurs privés et l’Etat, qui prendrait le relais de l’indemnisation en cas de pertes trop importantes.

Le second enjeu est de renforcer le niveau de prévention et de coordination des acteurs face à des crises qui pourraient se répéter notamment avec le changement climatique. Ceci vaut entre les parties prenantes au sein d’une même société (Etats, collectivités, entreprises, banques…) mais également à l’échelle européenne et internationale. Les assureurs, dont la prévision statistique et la gestion du risque sont le cœur de métier, peuvent contribuer à ancrer cette culture de l’anticipation.

Enfin, la crise éclaire d’un jour nouveau le rôle de l’assurance au sein des sociétés :  la mutualisation des risques fait de la solidarité une valeur centrale qui doit se traduire dans l’ensemble de leur activité. C’est particulièrement vrai en France où de nombreux assureurs sont mutualistes, c’est-à-dire sont la propriété de leurs assurés et non d’actionnaires privés. Ils doivent donc agir au plus près de leurs intérêts et jouer pleinement leur rôle de tiers de confiance, contributeur-clé à l’équilibre des écosystèmes.

Sources : La Tribune, Le Point, JDD

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