5 questions à Leonid Kadyshev, diplomate russe

Return to all

Monsieur Leonid Kadyshev, Ministre-Conseiller auprès de l’Ambassade de Russie en France, est directeur du Centre spirituel et culturel orthodoxe russe. Ce centre situé au cœur de Paris, proche de la Tour Eiffel, a été inauguré en 2016. Il comprend une église, une librairie, des salles d’expositions, un auditorium, le service culturel de l’Ambassade de Russie et le Centre d’études russes.

Question 1. La relation franco-russe est basée sur une longue tradition d’échanges culturels. Comment la culture peut-elle rapprocher deux pays et constituer un vecteur diplomatique ? 

Dans l’Histoire des relations franco-russe, la culture a effectivement joué un rôle important. Je vous invite à lire le dernier livre d’Hélène Carrère d’Encausse, La Russie et la France : De Pierre le Grand à Lénine, dans lequel elle explique les facteurs contribuant au rapprochement des deux pays, ainsi que les malentendus qui ont conduit à rater d’importantes occasions historiques. Rappelons que la Russie a été cloisonnée du reste de l’Europe pendant 250 ans par l’invasion mongole. Même si, à partir du rassemblement des principautés opéré en Europe, la Russie a pu renouer avec les pays européens, elle était toujours considérée comme un recoin du continent. Un rapprochement culturel entre la France et la Russie s’est produit grâce à Pierre le Grand et surtout à l’impératrice Catherine II (1762-1796), femme de lettres, notamment passionnée par la littérature et la philosophie française. Cependant, une perception créée par un livre a ensuite fait obstacle à cette dynamique de rapprochement : celui d’Astolphe de Custine, La Russie en 1839, qui présentait la Russie comme un pays arriéré et très autoritaire. Cet ouvrage a longtemps marqué les esprits en France. L’alliance franco-russe est née de la guerre franco-prussienne, qui a fait comprendre comprendre à la France qu’elle ne pouvait être forte et en sécurité sans Moscou. Nous savons aujourd’hui que le forgement de cette alliance, qui a traversé les deux guerres mondiales, a été favorisé par les facteurs culturels.

 

Question 2. Joseph Nye considère la culture comme une forme de pouvoir dans les relations internationales, une composante de son concept de soft power. Comment est pensé et déployé le soft power russe ?

Le soft power russe est la continuité naturelle du développement intérieur de la Russie. Dans les années 90, la Russie a été saisie par les désillusions du capitalisme sauvage. Elle traversait une crise économique, politique et idéologique. L’Etat n’avait plus de quoi payer les salaires des ouvriers et des fonctionnaires et des forces séparatistes et terroristes ont menacé le pays d’éclatement. Selon diverses estimations, quelques millions de personnes sont décédées à cause des conflits armés, de l’alcoolisme et de l’appauvrissement. L’effondrement de l’Union soviétique a provoqué un vide idéologique et une perte de repères pour les Russes.  Pour se remettre debout, la Russie a vite compris qu’il était nécessaire de retrouver son unité, et cela notamment à travers la redécouverte de la fierté nationale. Il fallait convaincre les Russes de l’intérieur, déçus par la disparition du soviétisme, et les Russes à l’étranger ne faisant plus partie du monde russe, que l’ensemble du leg historique, positif comme négatif, était à assumer. C’est-à-dire s’approprier tout l’héritage de notre Histoire, sans coupures; contrairement à l’époque soviétique, où de nombreux événements historiques antérieures à la révolution bolchévique se sont effacés de notre conscience collective. Une fois la remémoration faite, les Russes ont retrouvé une certaine confiance et ont vu la lumière au bout du tunnel. L’Eglise orthodoxe a aussi joué un rôle significatif pour aider le peuple désorienté à retrouver un appui. Aujourd’hui, notre pays a retrouvé son potentiel de développement. La projection extraterritoriale de la Russie, redevenue confiante et fière, est la suite logique. Elle véhicule son histoire, sa culture, son patrimoine et sa civilisation, avec l’effort de faire comprendre que celle-ci fait partie de la grande civilisation chrétienne européenne. Sa projection culturelle est aussi une composante de son ouverture, qui ne se limite pas à l’économie et la politique. La Russie est aujourd’hui un pays ouvert : la dernière coupe du monde de football l’a bien démontré, Internet est accessible, les touristes russes sont de plus en plus nombreux et inversement, la Russie est de plus en plus visitée. C’est dans ce cadre que s’inscrit la création du Centre spirituel et culturel orthodoxe russe : offrir un lieu de rassemblement aux Russes vivant en France, faire connaitre ce pays et sa riche culture au grand public français et européen et développer des contacts franco-russes dans differents domaines.

 

Question 3. Les relations diplomatiques entre nos deux pays ont connu des tensions ces certaines années. Comment voyez-vous le rapprochement initié par le Président Macron et comment pensez-vous que les relations évolueront ces prochaines années ? 

La main de la France n’a fait que rejoindre celle de la Russie déjà tendue depuis longtemps. Je dirais que la Russie a la volonté d’aller aussi loin dans cette relation que la France est prête à aller de l’avant. On ne peut que se féliciter de la multiplication des contacts au plus haut niveau des autorités et de la réunion des communautés scientifiques, économiques, financières et industrielles franco-russe, après une assez longue période d’inactivité. La Russie est essentielle pour la stabilité et la sécurité dans le monde et la France représente un pôle d’influence fort. Sur le plan politique mondial, cette relation Paris-Moscou plus nourrie, et peut-être plus confiante, est donc très importante pour tous.

 

Question 4.  Comment expliquez-vous l’image controversée de la Russie en France ?

Une image controversée…c’est le moins que l’on puisse dire, car l’information sur la Russie n’est ni complète ni cohérente. La couverture de l’actualité russe est biaisée. Les médias n’expliquent pas les différents pans de la société russe, ou lorsqu’une image est donnée, elle correspond souvent à un point de vue déjà ancré et négatif. La pluralité des opinions concernant la Russie n’est pas transmise. On n’entend jamais l’avis des français qui vivent à Moscou, par exemple. Il faut dire que certaines forces ne sont pas intéressées par le rapprochement entre la Russie et la France. Ainsi, la Russie a développé des médias internationaux, comme la chaine d’information en continu Russia Today (RT), pour diffuser une vision de l’actualité différente de celles des médias occidentaux sur les événements nationaux ou à l’étranger. Le succès des audiences de RT montre que l’apport du point de vue russe, qui permet une compréhension du monde plus objective, était nécessaire.

 

Question 5. Quel message voulez-vous donner à la jeunesse française pour appréhender les relations franco-russes ?

J’invite la jeunesse française à découvrir la Russie. C’est un pays dynamique, ouvert, avec de grandes superficies où la nature a été préservée. De nombreuses découvertes sont à vivre sur le plan touristique, archéologique, scientifique ou écologique. Il faut aussi faire l’expérience du contact humain avec les Russes. J’ai rarement vu des Français n’ayant pas changé d’avis après avoir découvert la qualité du contact humain lors de leur voyage en Russie. Les jeunes comprendront aussi que notre culture est orientée vers la jeunesse : la musique, le théâtre, les arts plastiques, etc. Je me réjouis de voir le nombre de touristes français dans notre pays augmenter. Je suggère aussi fortement de profiter des 300 manifestations russes organisées dans plus de 50 villes françaises cette année dans le cadre des Saisons russes. Aussi, à l’automne 2020, la Fondation Louis Vuitton accueillera l’exceptionnelle Collection Morozov, où seront exposés de grands peintres français mais aussi russes du début du XXème siècle. De belles occasions pour mieux connaitre et comprendre la Russie.

 

Propos recueillis par Stéphane Daniel et Caroline Janiak en décembre 2019.