5 questions à Gilles Finchelstein

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Gilles Finchelstein est directeur général de la Fondation Jean-Jaurès et directeur des études de Havas Worldwide. « Plume » de Pierre Mauroy puis conseiller technique dans plusieurs cabinets du gouvernement Jospin, il a également travaillé auprès de Dominique Strauss-Kahn et Pierre Moscovici. Il a cosigné avec Matthieu Pigasse en janvier 2009 Le Monde d’après, une crise sans précédent (Plon, rééd. Pluriel), qui a reçu le prix du meilleur essai de L’Express et du meilleur essai HEC-La Tribune-Manpower. Le Cercle Hébé a eu le privilège d’échanger avec lui sur les défis du modèle politique démocratique face aux mutations à l’œuvre dans nos sociétés.

Question 1 : vous avez introduit le concept de « Dictature de l’urgence » (Fayard, 2011). Notre rapport au temps, portant au pinacle la vitesse et la performance, basculerait vers un raccourcissement des horizons d’actions, de pensée et de décision. Dans quelle mesure cette « Dictature de l’urgence » peut-elle constituer une menace pour le bon fonctionnement de nos modèles politiques et sociaux ? En d’autres termes, la « Dictature de l’urgence » peut-elle mener à la dictature… tout court ?

La « Dictature de l’urgence » est à la fois le culte de la vitesse (tout va de plus en plus vite), le culte de l’instant (un temps de plus en plus comprimé avec de moins en moins de futur et de passé) et le culte de l’action (il est de plus en plus naturel d’avoir plusieurs activités simultanées). Elle s’est insinuée dans nos vies professionnelles, personnelles et dans la vie publique, notamment sous l’emprise des réseaux sociaux.

Avec la dictature de l’urgence, une nouvelle unité de temps est apparue : tout un chacun, du simple citoyen au Président de la République, doit désormais régler ses actions en minutes et non plus seulement en heures, en journées, en mois ou en années. Cela arrive précisément au moment où les défis à relever imposeraient de prendre comme unité de temps une décennie voire une génération. Une illustration de ce problème collectif : le défi climatique nous oblige à un changement en profondeur de nos modèles de production et de consommation. Or, la dictature de l’urgence est orthogonale à cette mutation : par exemple, ces 20 dernières années ont vu se développer des grandes chaines d’habillement sur le modèle de Zara qui fonctionnent sur la mise en urgence des consommateurs avec une rotation de plus en plus rapide des collections. On est donc face à deux mouvements profondément antagonistes.

Ce qui est vrai pour notre modèle économique et social l’est également pour notre modèle politique. Par nature, la démocratie ne peut pas vivre au même rythme que les marchés, les médias et les réseaux sociaux. Or, de plus en plus, la démocratie ne se place plus qu’en réaction à leur rythme, se délégitimant dès lors elle-même comme espace ayant pour horizon l’intérêt général, plus long par nature. Donc oui, sans dire si cela peut aller jusqu’à la dictature, l’urgence vient fragiliser nos démocraties.

Question 2 : loin des prévisions de Fukuyama dans la Fin de l’Histoire, la démocratie libérale ne s’est pas imposée à travers le monde comme le seul modèle politique possible. On assisterait plutôt à une « récession démocratique » (Larry Diamond). Quels sont aujourd’hui les grands défis de la démocratie ?

Si on prend du recul sur un siècle ou même depuis l’après-Seconde Guerre mondiale, on assiste à une expansion de la démocratie qui est peut-être sans précédent dans l’histoire de l’humanité au regard du nombre de pays ou du pourcentage de la population mondiale vivant en démocratie. A l’inverse, en resserrant la focale sur les 5 à 15 dernières années, la « récession démocratique » apparaît : dans la quasi-totalité des sociétés occidentales, la démocratie est aujourd’hui sous tension ; sans même évoquer les pays qui ont basculé dans le populisme, dans la plupart des pays l’idée-même de démocratie apparaît comme une évidence avec beaucoup moins de force. C’est un phénomène nouveau.

Depuis 10 ans, nous demandons régulièrement dans nos enquêtes si la démocratie est le meilleur des systèmes ou bien si un autre système pourrait s’y substituer. En 2014, 25% des Français donnaient la seconde réponse ; en 2016, c’était 30% ; en 2018, 36%. Dans les autres démocraties occidentales, le chiffre se situe entre 30 et 40%. Surprise : ce qui était une évidence ne l’est pas. Surprise et inquiétude : en France, dans l’immense majorité des cas, les « anti-démocrates » ont en tête un régime autoritaire.

On est donc face à un grand défi pour nos démocraties, qui interroge la justice et l’efficacité des politiques publiques telles qu’elles sont conduites mais également le renouvellement de notre propre modèle démocratique. Cela pose d’abord la question de la représentation : beaucoup de citoyens ont le sentiment de ne pas être représentés, voire ont de moins en moins envie d’être représentés. Le deuxième défi est celui de la délibération, que la « Dictature de l’urgence » et plus largement l’évolution des débats publics ont contribué à dégrader : quelle est notre capacité aujourd’hui à avoir des diagnostics partagés ou à nouer des compromis ? Enfin, cela soulève la question de la participation des citoyens : sans remplacer la démocratie représentative par une démocratie directe, l’idée serait de mieux articuler la participation du citoyen à la décision publique. La convention citoyenne pour le climat ou le budget participatif à Paris en sont des illustrations.

Question 3 : dans une démocratie « à l’état gazeux » (nouvel état informe, instable et explosif), comment le métier d’intellectuel (politologue) doit-il évoluer ?

Pour faire un parallèle avec les états de la matière tels qu’on les apprend en cours de chimie, nous avons vécu jusqu’au courant des années 1980 dans une démocratie à l’état solide : la démocratie avait alors une « forme » qui était le clivage gauche-droite. L’immense majorité des Français se reconnaissait dans ce clivage clair qui recouvrait l’ensemble des questions de politique publique. On est passé au milieu des années 1990 dans une démocratie à l’état liquide où ce clivage, toujours structurant sur le plan électoral, était de plus en plus relativisé, contesté voire transcendé sur certaines questions comme le barrage au FN ou l’Europe.

Depuis 2017, nous sommes dans une démocratie à l’état gazeux qui a trois propriétés. D’abord une très forte instabilité : au dernières européennes, 25% des Français ont déclaré avoir fait leur choix la veille ou le jour du vote. Deuxièmement, l’état gazeux est informe : il n’y a plus « un » clivage structurant ni « une » question dominante. Enfin, la démocratie à l’état gazeux est explosive avec un poids significatif des populismes, un niveau de défiance élevé (en France davantage qu’ailleurs) et le retour de la violence politique comme moyen légitime de faire valoir ses revendications : on pense en France aux Gilets Jaunes.

Dans ce moment particulier de la démocratie, le rôle des intellectuels est à la fois d’être des points fixes positionnés par rapport à des valeurs et à une vision de la société et également d’être mobiles et curieux en privilégiant l’interdisciplinarité, par exemple en étant ouverts au monde de l’entreprise. La Fondation Jean-Jaurès, ainsi, crée des carrefours entre des mondes qui ne se parlent peu voire pas.

Question 4 : Le phénomène de « bulles d’opinion », inhérent aux logiques des réseaux sociaux, semble avoir été pointé comme un des responsables de l’incapacité des sondeurs / journalistes / politologues à prévoir l’élection de Trump ou le Brexit. Sommes-nous tous aujourd’hui des enfants de la bulle ?

Nous courons tous le risque de vivre enfermé dans notre bulle. Pour revenir à un des défis de notre démocratie, la délibération publique nécessite d’avoir un espace public commun. Or une étude réalisée par la Fondation Jean-Jaurès pendant le mouvement des Gilets Jaunes a montré que les bulles numériques, crainte qui était évoquée depuis des années, sont progressivement devenues une réalité. Pourquoi ?

En réaction aux événements de la dernière élection présidentielle américaine et aux accusations de porosité aux fake news qui lui ont été portées, Facebook a créé la catégorie « Groupes » avec l’ambition de favoriser les solidarités locales. Facebook a ainsi modifié son algorithme pour augmenter la visibilité des « Groupes » sur les pages d’accueil de ses membres. Appliqué au mouvement des Gilets Jaunes, l’effet a été de créer deux mondes parallèles, quasiment sans intersection : d’un côté, des Gilets Jaunes qui ne voient que d’autres Gilets Jaunes sur Facebook ; de l’autre, les observateurs et décideurs politiques. Au-delà de ces exemples, nous devons tous être conscients du risque d’être prisonniers de notre propre bulle : il faudrait, ne serait-ce que par curiosité, essayer de regarder dans la bulle du voisin !

Question 5 : Comment expliquez-vous le succès des fake news et des théories complotistes ?

Les théories du complot, qui sont aussi vieilles que le monde, ont connu depuis le 11 septembre une nouvelle jeunesse au point de devenir une véritable « idéologie » au sens de « représentation du monde ». Aujourd’hui, les enquêtes montrent que 20 à 25% de la population a basculé dans une idéologie complotiste.

Cela s’explique par la conjugaison de deux phénomènes. D’abord, le niveau de défiance généralisé dont je parlais et qui est plus haut en France qu’ailleurs : défiance envers les institutions publiques, envers les institutions en général (médias, entreprises), défiance interpersonnelle. Deuxièmement, le développement des réseaux sociaux et la capacité pour chacun d’être confronté, de produire et de diffuser ces théories du complot. Cela interroge le statut des faits, de la vérité ou de la science dans un pays comme la France qui se voulait être celui de la raison et qui doit, plus que jamais, prendre garde à ne pas devenir fou (!)

Propos recueillis le 18 novembre 2019 par Xavier Lasserre