Témoignage | Réformer le rugby en profondeur, une nécessité pour la santé de ses joueurs

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Jacques Boussuge, ancien rugbyman professionnel, analyste M&A et responsable de la branche sport conseil au sein de KPMG, consultant chez RMC Sport et membre du Cercle Hébé nous plonge dans l’univers des dieux du stade

CJ : Jacques, tu sembles avoir réalisé le rêve de beaucoup : faire de ta passion du sport une profession. Peux-tu revenir sur ton parcours atypique ?

JB : Passionné de rugby depuis toujours, j’ai choisi à 15 ans de devenir un joueur professionnel en rentrant en sport-études, section rugby, à Paris. Pendant 16 ans, j’ai ensuite progressé dans différents clubs en France comme au Royaume-Uni, sans oublier l’Equipe de France –21 ans, avec laquelle j’ai remporté la Coupe du Monde en 2006.  Une victoire que je n’oublierai jamais. Il y a deux ans, j’ai décidé d’arrêter ma carrière sportive et de me convertir dans la finance. Mes diplômes de l’école de commerce de Montpellier et de la Sorbonne me l’ont permis. Aujourd’hui, je suis analyste en fusion-acquisition et expert sportif référant au sein du cabinet KPMG. En parallèle, j’ai le plaisir de commenter des matchs de rugby sur la chaine RMC Sport. Ainsi, même si je ne suis plus sur le terrain, je n’ai pas quitté le milieu sportif.

CJ : Le rugby est un sport qui gagne en popularité en France comme ailleurs. Quels sont selon toi les enjeux émergeants du rugby ?

JB : L’enjeu numéro un est pour moi la préservation de la santé des joueurs. A chaque match, je compte systématiquement des blessés. Les blessures peuvent être très graves et laisser des séquelles à vie. Par exemple, aujourd’hui, j’ai des troubles de la vision à cause des différents chocs que j’ai subis. Il arrive aussi que les matchs tournent au drame. En 2018, trois joueurs sont morts à la suite de plaquages. Ils avaient 17, 18 et 21 ans. Les institutions du rugby telles que la Fédération Française de Rugby (FFR), la Ligue nationale de rugby ou le World Rugby ont réagi, mais leurs propositions ne me convainquent pas.  Baisser la hauteur maximum réglementaire de plaquage changerait simplement le placement du corps lors de l’impact, mais pas sa violence.

CJ : Quelle serait alors ta solution ?

JB : Il faudrait réformer le rugby en profondeur en adoptant une nouvelle philosophie de jeu et en formant les joueurs en conséquence. Cette nouvelle philosophie se fonderait sur une stratégie d’évitement, de décalage et d’occupation d’espace libre. Les affrontements et les chocs seraient ainsi évités. Le jeu doit être plus intelligent et moins brutal. Ces réflexions ne peuvent être menées qu’après une réelle prise de conscience des risques de santé encourus par les joueurs. Aux Etats-Unis, il a fallu attendre les révélations publiques sur les commotions aux cerveaux des joueurs de la NFL pour que leur sécurité soit prise au sérieux. Il n’y aucune raison que nos rugbymans, jouant sans protection, ne souffrent pas eux aussi des coups reçus. N’attendons-pas de nouveaux drames pour repenser le jeu des matchs dont la violence n’est que croissante.

 

CJ : Comment expliques-tu justement cette escalade de violence dans le jeu ?

JB : Elle se constate depuis une vingtaine d’années. Plus précisément, depuis 1995, l’année où l’International Rugby Board soulève l’obligation d’amateurisme et permet au rugby de se professionnaliser. La finance s’est alors introduite sur le terrain. Les clubs se sont structurés, les entrainements sont devenus plus intenses, plus fréquents et les joueurs plus musclés. La victoire est devenue une pression pour laquelle les joueurs prennent plus de risques pour leur santé. Ainsi, ce sont les enjeux financiers qui expliquent cette nouvelle brutalité. 

CJ : Remarques-tu d’autres évolutions dans le milieu du rugby ?

JB : La recherche pour chaque club d’un business model rentable. Il faut se rappeler que les propriétaires des clubs sont des entrepreneurs qui ont fait fortune. Ils considèrent les clubs comme une entreprise qui vise à maximiser ses gains. Impossible de survivre si le club n’est pas rentable et s’il ne peut s’autofinancer.

CJ : Comment s’est passé ton passage du terrain au bureau ?

JB : Ma reconversion était plus facile que je le pensais, même si le changement fut radical. J’ai changé ma façon de parler, de manger et je dors moins. Mais paradoxalement, je suis moins fatigué. Le métier d’un analyste en fusion-acquisition est très intense et exigeant, c’est vrai ; mais l’engagement d’un rugbyman pour son métier est bien plus lourd. Au-delà de l’implication physique, chaque joueur doit gérer un niveau de stress considérable. A chaque match, il joue sa carrière. Il suffit qu’il en rate un pour être ensuite remplacé et progressivement écarté du circuit. La performance doit être toujours au maximum et maintenue tout au long de l’année. Imagine de risquer le licenciement pour chaque travail transmis à ton supérieur… Aussi, les relations entre collègues financiers sont plus simples que je le croyais. Ce milieu ne compte pas plus de requins que celui du rugby ! Toutefois, les rapports entre sportifs vs les collègues sont différents. Au bureau, ils ne sont pas toujours authentiques et il est possible de jouer un rôle, contrairement à un match où le joueur ne peut être que lui-même. On est dans la vie comme on est sur le terrain. Mon bilan de cette transition est positif. Aujourd’hui, je suis très heureux de ma reconversion, grâce à laquelle j’apprends beaucoup. J’invite ainsi chacun à oser entreprendre une deuxième vie !

Propos recueillis par Caroline Janiak

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