5 questions à Monique Pelletier, une ministre emblématique

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Monique Pelletier, ministre féministe emblématique sous Valéry Giscard d’Estaing, s’est battue pour diverses causes en tant que femme-politique, avocate, magistrat et membre du Conseil constitutionnel. A l’âge de 92 ans, elle inspire toujours par la force de son engagement qui se porte aujourd’hui sur les droits des personnes âgées à vivre dignement. Le Cercle Hébé a eu le privilège d’échanger avec elle sur les enjeux de la vieillesse.

Contexte : aujourd’hui, 1 million de Français sont âgés et dépendants et 30 milliards d’euros sont dépensés chaque année en France pour la gestion de la dépendance. D’après l’Insee, en 2050, seul un français sur deux sera en âge d’être actif, et 5 millions de Français seront âgés de plus de 85 ans contre 1,5 million aujourd’hui.

Q1. En novembre dernier, vous avez écrit dans Le Mondeune tribune appelant les pouvoirs publics à se saisir des enjeux de la dépendance des personnes âgées. Comment est née chez vous l’idée de cette tribune ?

Pour prendre conscience de la situation difficile des personnes âgées, ou « des vieux » comme je préfère les appeler, il suffit de regarder autour de soi. Pour ma part, c’est mon entourage, des rencontres avec des directeurs d’Ehpad et aussi de nombreux courriers de vieux non dépendants mais déjà en souffrance qui m’ont poussée à m’engager pour la défense des droits des vieux. Trop peu semblent se préoccuper des conditions de vie dramatiques des dépendants, de l’enjeu du vieillissement de la population ou de l’insertion des vieux dans notre société. Pourtant, les défis se posent déjà et ne feront que s’amplifier. En France, on compte plus de 10 millions d’aidants familiaux qui sont généralement des femmes actives. Le temps qu’elles doivent consacrer à leurs parents pose des difficultés aux entreprises. C’est aussi une charge financière. Et comme les vieux sont de plus en plus nombreux et vivent plus longtemps, ces questions seront lourdes pour les prochaines générations d’actifs. Malheureusement le gouvernement ne s’y intéresse pas. La ministre de la Santé, Agnès Buzyn, avait prévu un « plan de prise en charge de la dépendance », mais elle l’a finalement repoussé suite aux évènements avec les gilets jaunes.

Q2. Alors que nous avons tous des proches âgés et que nous deviendrons tous vieux, comment expliquez-vous l’ignorance de l’opinion publique et des politiques face aux besoins d’accompagnement des personnes âgées ?

Je crois l’expliquer par la nouvelle place donnée aux jeunes au sein de notre société. Dans mon enfance, les grands-parents étaient considérés. Ils avaient une autorité, leurs avis étaient écoutés et valorisés. Ce n’était pas le cas des jeunes. Puis progressivement, avec l’arrivée des baby-boomers, la parole des jeunes a pris de l’importance. Désormais, ils défilent dans la rue, on les consulte et représentent une voix. L’émergence de leur influence est positive. Toutefois, elle a contribué à disqualifier l’aura des anciens et à les mettre de côté, voire à les faire tomber dans l’oubli. Les Français ont aujourd’hui peu d’intérêt pour leurs aînés et les considèrent plutôt comme un problème. Certaines associations se séparent même de leurs membres devenus retraités. On se prive alors de réflexions et de cohésion sociale. Ce n’était pas le cas du temps de ma mère. Soyons francs : le manque d’investissement dans les dernières années de vie est d’abord issu d’un désintérêt général profond. Les problématiques financières sont, je crois, secondaires. La preuve : il existe des systèmes qui fonctionnent bien dans certains pays européens, on devrait en être capable aussi !

Q3. Il existe différents établissements ou dispositifs de prise en charge de personnes âgées. Pourtant, vous considérez ce secteur en manque de « professionnalisation ».  Pouvez-vous nous expliquer ?

Les directeurs d’Ehpad ne parviennent pas à recruter suffisamment d’aides-soignantes. Ils ne disposent pas d’un budget suffisant ou ne reçoivent pas assez de candidatures. Et s’ils embauchent des aides-soignantes, elles ne sont pas bien formées et occupent leur poste le temps de trouver un travail moins fatiguant. Imaginez, dans certains Ehpad, elles doivent chacune s’occuper de 60 résidents la nuit … C’est une véritable course pour aider ces personnes qui ne peuvent même pas s’habiller seules. Concernant les aides à domiciles, elles sont encore bricolées. Rien que les horaires sont très aléatoires. Pour résoudre ce manque d’effectif, il faudrait proposer des rémunérations plus intéressantes, avec des formations de qualité permettant de professionnaliser le métier et rendre cette profession plus attractive.

Q4. Le Cercle Hébé a réfléchi à des moyens d’insertion des personnes âgées. Que pensez-vous de la proposition suivante : insister auprès des bailleurs sociaux pour que la construction d’habitations se conçoive non seulement avec le souci d’une mixité sociale mais aussi avec la volonté d’une mixité intergénérationnelle ? On pourrait envisager des Ehpad éclatés en diverses unités au sein d’immeubles, ou construire de petits Ehpad dans les cœurs de villes qui connaissent une désertification.

Tout projet permettant d’éviter l’exclusion et l’isolement des personnes âgées est une bonne initiative. Lorsqu’on est placé en Ehpad, loin de la ville, on perd le lien social et on se renferme. Préserver la place des vieux dans la vie de la cité serait pourtant bénéfique pour tous. Il existe par exemple de petites structures où des personnes âgées gardent les nouveau-nés pour soulager les mères venant d’accoucher. Il est plus facile et moins coûteux d’aménager un logement que d’installer une personne en hébergement collectif médicalisé, souvent d’ailleurs contre son gré. Il suffit de fixer une rampe, d’adapter la salle de bain, d’agrandir les portes…. François Hollande avait promis de transformer les logements sociaux, mais il ne l’a pas fait. En tous cas, avant d’envisager un centre de gériatrie éclaté dans des immeubles d’habitations, il faut former du personnel. Sinon, cela ne fonctionnera pas.

Q5. Vous évoquez le rôle primordial de l’Etat dans la gestion des défis du vieillissement de la population. Qu’en est-il du rôle de la société civile et de chacun ? Comment la jeunesse peut-elle se saisir de cet enjeu et agir selon vous ?

Une première action concrète, facile et essentielle serait de rendre visite à vos grands-parents et de prendre soin d’eux… !

Propos recueillis par Caroline Janiak et Alexandre Goulet en janvier 2019

CategoriesPOLITIQUE