Entretien avec Cédric Villani

Return to all

SL – En 2013 vous preniez part aux premières assises du fédéralisme européen sur le thème de « Comment organiser l’Europe d’aujourd’hui et l’Union de demain ». En 2019 où en sommes-nous ? Parmi les enjeux forts, comment favoriser l’émergence d’un écosystème européen de la donnée ?

CV – Nous avons de bonnes raisons d’espérer de la construction européenne ! Je me réjouis d’un taux de participation inespéré aux élections européennes. L’élection ne s’est pas réduite à un vote pour ou contre le nationalisme, des enjeux clairs se sont dégagés : écologie, social, et de manière plus timide les grands enjeux de développement et d’innovation.

S’agissant de la donnée, on se rend compte qu’en à peine deux années les dirigeants se sont saisis de ce sujet et ont compris qu’il y a de grands enjeux d’infrastructures, de calcul et de politique de données.

De manière très concrète, l’Europe a été la première à se doter d’un arsenal défensif de premier plan avec l’adoption du RGPD. Il faut rappeler que c’est le Parlement qui a eu l’initiative du projet, avant que la Commission ne prenne le relai. En ce sens c’est un magnifique exemple de réussite européenne.

Mais on ne peut se contenter de filets de sécurité !  L’Europe doit passer à l’action et avoir l’audace d’expérimenter et de lancer de grands investissements, avec toute la force de sa diversité. Toutes les cultures et spécialités vont avoir un rôle à jouer et peuvent s’imbriquer pour faire réussir ce projet.

SL – Vous le préconisez dans votre rapport sur l’IA, comment transforme-t-on les services publics grâce à l’IA ? Avez-vous des exemples concrets transposables aux politiques de la vile ?

CV – Il faut avant tout que les institutions et les acteurs de l’IA se rencontrent, construisent une relation de confiance qui leur permette ensuite d’expérimenter. J’ai parrainé une démarche de ce type en Essonne, et j’ai vu que l’administration était tout à fait prête à se lancer.

Le cœur de sujet est la disponibilité de la donnée. Mais cela implique de la confiance entre les différents acteurs. Il ne faut pas ériger des barrières par précaution qui finissent par tuer toute initiative. Cette initiative doit venir des institutions elles-mêmes, de l’intérieur. Si vous imposez les changements de l’extérieur la machine humaine se cabre.

MS – Toujours dans votre rapport vous suggérez d’impliquer l’Etat dans la donnée. Dans le contexte actuel, peut-on imaginer de voir émerger des Etats « Big Brother » ?

CV – On a souvent tendance à surestimer la puissance de l’Etat et sa capacité à trouver des informations. On a raison de se garantir contre les dérives d’un totalitarisme, même dans des démocraties installées. Mais on a actuellement des mécanismes éprouvés pour disperser l’information et empêcher toute concentration du pouvoir. Je pense que l’immixtion d’un acteur privé est bien plus préoccupante que l’immixtion de l’Etat.

Je considère aussi qu’il faut des organismes indépendants pour identifier les éventuels dérapages et alerter l’Etat et les citoyens. C’est le sens du comité éthique qui est actuellement incubé dans le Comité consultatif national d’éthique. Il faut aussi construire un dialogue régulier entre l’usage et la régulation.

MS – Risque-t-on de voir émerger des rentiers de l’IA ?

CV – Le risque de rente existe, clairement. L’IA est un domaine où plus vous avez de données plus vous êtes efficaces et avantagés. On voit les grands acteurs chasser sur de nouveaux territoires, et à chaque fois ils accroissent leurs données et leurs compétences, ce qui leur permet de continuer à s’étendre. Qui aurait pu imaginer à ses débuts qu’Amazon deviendrait le leader du cloud ?

Le gros risque serait que des monopoles et oligopoles freinent l’innovation et que les citoyens deviennent dépendants de ces acteurs. La société doit se saisir de ces sujets.

L’Europe doit aussi gagner en attractivité, en audace, en compétitivité, et je pense qu’elle doit aussi adopter un protectionnisme sain. L’Europe doit sortir d’une sorte de naïveté et s’ouvrir à de grands accords et fusions sur notre marché intérieur, tout en le protégeant davantage des acteurs extérieurs. En ce sens, le Buy European Act est un projet que nous avons mis sur la table à LREM et que nous poussons actuellement.

MS – Vous qui êtes un grand amateur de Science-Fiction, qu’est ce que vous vous attendiez à voir en 2019 et qui n’a pas été fait ?

On est clairement loin de ce qu’on imaginait dans les années 60 ! On pensait que les voyages spatiaux seraient communs, que l’atome supplanterait le pétrole, on voyait le plastique comme un vecteur de progrès. On n’imaginait pas qu’il y aurait encore tant de conflits dans le monde !

Mais on peut être optimiste ! Regardez la prise de conscience écologique, la conscience que nous vivons tous sur la même planète, elle n’a jamais été aussi forte qu’aujourd’hui.

Je pensais vraiment que la conquête spatiale serait plus avancée. Quand on y pense, on fête cette année les 50 ans du premier pas de l’Homme sur la Lune ! Quelle aventure ça a été, sans doute l’un des grands évènements de l’Histoire de l’Humanité ! Aujourd’hui on n’envoie plus que des prodiges de technologie dans l’espace, mais nous nous sommes toujours là cloués au sol. On peut toutefois encourager le travail mené par des astronautes comme Thomas Pesquet à la conquête de l’espace, sans doute pourrons-nous un jour l’observer poser un pied sur Mars qui sait ?

Un ami tchèque m’a dit un jour que tout ce qu’on avait appris en allant sur la Lune et que nous n’avions qu’une seule planète. Il faut en prendre soin.

Propos recueillis par Matthieu Sabonnadiere et Sébastien Lumet

CategoriesEUROPE POLITIQUE